Comment éviter la radicalisation de l’extrême-centre, ou la médiocrité politique de Louis T.


«  I go to civil rights rallies
I hope every colored boy becomes a star
But don't talk about revolution
That's going a little bit too far
So love me, love me, love me, i'm a liberal »
-- Phil Ochs

« J’appelle bourgeois quiconque pense bassement. »
-- Gustave Flaubert


La manifestation de la Meute à Québec et son interminable post-mortem a permis la cristallisation d’un poncif de la pensée bourgeoise selon lequel « l’extrême-gauche vaut bien l’extrême-droite. » Rappelons que la Meute, assez justement qualifiée d’extrême-droite, réunit ses membres autour de la détestation de l’Islam et des musulmans, et que le contenu qu’on les voit partager sur les réseaux sociaux est très ouvertement raciste. Bien qu’elle ait procédé à une intense campagne de javellisation médiatique autour de cette manifestation, envoyant ses porte-paroles dans les médias de masse se présenter comme de braves citoyens soucieux de la démocratie et de la liberté d’expression, la véritable nature de la Meute a fui de partout : on a vu au moins deux de ses membres faire un salut fasciste, un autre arborer un drapeau associé à l’Allemagne nazie qu’il avait camouflé dans un drapeau du Québec, et plusieurs autres ont pu être reliés à diverses organisation louches. Bref, comme l’a amplement démontré le blogueur Xavier Camus, ce fut un véritable happening de l’extrême-droite.

En face d’eux s’est tenu tout d’abord un contingent de militants antifascistes, rejoints bientôt par un rassemblement de plusieurs centaines de personnes aux affiliations politiques diverses, réunies par leur préoccupation commune de voir des organisations racistes défiler dans les rues. Leur force réunie a réussi à contenir pendant plusieurs heures la Meute dans le parking sous-terrain où, de manière inexplicable, elle s’était donnée rendez-vous. Une certaine confusion s’en est suivi, et la contre-manifestation a pris différentes directions. Des affrontements brefs entre policiers et antifascistes et une poubelle incendiée ont donné la matière nécessaire au show de boucane médiatique qui a suivi ; on a vu les mêmes médias qui passaient la pommade à la Meute dépeindre les antifascistes comme des casseurs et des extrémistes. Le journal de Québec a dit qu’ils semaient le CHAOS (en majuscules) et une journalistes de TVA a réussi à poser quatre questions à un néo-nazi sur les agressions de l’extrême-gauche sans même se rendre compte à qui elle avait affaire.





























Pour le bon peuple, l’affaire était entendue : l’extrême-gauche valait bien l’extrême-droite. Ce topos a été abondamment repris dans la presse. On a vu, dans les semaines qui ont suivi, des articles sur d’anciens néo-nazis qui expliquaient que les contre-manifestations de la gauche galvanisaient l’extrême-droite, une colonne de Boucar Diouf soutenir que la seule discussion politique possible est au centre et un topo Louis T expliquant que « les extrêmes se touchent ». Aux États-Unis, l’organisme FAIR a démontré que suivant les manifestations de Charlottesville le mois précédent, lesquelles ont vu défiler des centaines de néo-nazis avec des torches au chant de « blood and soil » et qui ont fait une morte, les six plus grands journaux américains ont consacré autant d’espace à déplorer les « antifas » que l’extrême-droite, le Washington Post titrant même que l’un était l’équivalent moral de l’autre. Même Trevor Noah, l’humoriste du Daily Show, s’est fendu d’un mauvais commentaire sur un mauvais reportage sur le sujet. Dans un tel contexte, on a vu dans le commentariat public la médiocrité politique de « l’extrême-centre » que dénonçait Alain Deneault devenir une étiquette revendiquée sans ironie, comme l’a fait par exemple Alexandre Taillefer quand il a lancé la nouvelle mouture du magazine L’Actualité.

En posant une telle équivalence morale, sinon politique, le bourgeois tente essentiellement de se mettre à l’écart du débat public. D'abord, le bourgeois, lui, ne fait rien, et ne veut rien faire. Il n'était pas sur place, et la seule connaissance factuelle qu'il a du phénomène est celle qu'il peut consommer à travers les médias et réseaux sociaux. Partant, il déplore que d’autres fassent quelque chose, surtout d’une manière qu’il déplore. Pris au milieu d’un affrontement idéologique qu’il comprend mal, parce que le bourgeois vit dans l’idéologie de sa non-idéologie, il distribue les blâmes à l’un et à l’autre. Une telle pirouette intellectuelle a le mérite de lui éviter de penser. En s’affichant au centre, le bourgeois fait preuve de son proverbial gros bon sens, c’est-à-dire de son acceptation passive du monde tel qu’il est. Le racisme ne perturbe pas son quotidien, la circulation au centre-ville, le fonctionnement de l’économie ou son bulletin de nouvelles. Il n’a besoin ni de le comprendre, ni de le combattre. Quand on massacre des gens qui prient dans une mosquée, il se rassure vite en se disant que c’est un acte isolé ; et quand on incendie la voiture du président du centre islamique local, il se garde bien de parler de crime haineux avant la conclusion de l’enquête ; mais voit-il une poubelle incendiée dans une contre-manifestation qu’il se déchaîne contre la violence des gangs organisés. Il n’en faut pas plus au bourgeois pour rendre coupable l’extrême-gauche de ce qu’elle combat, et la traiter elle-même de fasciste. Certes, le bourgeois trouve le racisme peu défendable et de mauvais goût ; mais ceux qui le combattent sont masqués et brisent du matériel.

La vitre cassée est le pons asinorum du bourgeois. Cette formule latine désigne un raisonnement difficile ou exemplaire qui sépare l’esprit sûr de l’esprit simple. On la traduit en français par pont aux ânes. L’arche du pont fait en sorte que l’âne ne voit pas ce qu’il y a au-delà de celui-ci, et refuse donc de s’y engager ; l’âne prend ainsi pour obstacle ce qui permet de franchir l’obstacle réel, la rivière qu’enjambe le pont. De la même manière, on utilise la formule dans le domaine des mathématiques pour désigner des problèmes de base, comme le théorème de Pythagore, qui sont absolument nécessaires pour la poursuite des apprentissages. Celui qui se montre incapable de les appréhender ne franchit pas le pont aux ânes. C’est ainsi qu’on peut lire, dans une encyclopédie en ligne, que le pont aux ânes est « une métaphore servant à fustiger un “quia” c'est-à-dire un refus imbécile de se rendre à l'évidence. Elle qualifie un raisonnement, une proposition ou un ensemble de propositions qui, quoique parfaitement explicités, restent incompris de certains. »

















Tout cela pour dire que le bourgeois refuse de franchir l’obstacle de la vitre cassée. La discussion publique a tout fait pour l’aider en soulevant tous les éléments lui permettant d’appréhender la question dans ses termes propres, et non pas selon l’imbécile grille de lecture du commentariat numérique. On a fait valoir la véritable nature de ces groupes haineux, leur discours, leurs membres, leur modus operandi ; on a fait valoir que l’opposition au racisme, loin d’être l’apanage de groupes radicaux, devrait être un réflexe naturel chez tout citoyen ; que ceux qui manifestent appartiennent à des déclinaisons politiques différentes qu’il est impossible de réduire à une étiquette unique ; qu’il y a plusieurs bonnes raisons différentes de manifester masqué ; que la violence contre des objets ne vaut pas la violence contre des personnes ; que les tactiques sont diversifiées et qu’elles sont critiquées à l’intérieur même du mouvement ; et qu’enfin, de manière plus importante, la banalisation des discours haineux et l’organisation de groupes sur cette base est une caractéristique de la société contemporaine qui commande une réponse, en ce que ces groupes ne peuvent plus être considérés marginaux à partir du moment où ils recrutent bien au-delà de leurs cercles traditionnels, et qu'en conséquence un tel état de fait devrait l'interpeller.

Parce qu’il est parfaitement représentatif de cette tendance, mais aussi particulièrement affligeant, il faut maintenant écouter le topo que Louis T a consacré à cette question. On relèvera ensuite le propos à la pièce. [Oui, il faut vraiment l'écouter.]


On passera sur les définitions d’extrême-gauche et d’extrême droite, comparés par leur relation théorique aux générations d’iPhone, si ce n’est pour dire qu’on peut cerner la pensée d’un individu aux analogies dont il est capable ; l’essentiel étant qu’on ne les reverra plus du vidéo, celui-ci changeant de sujet d’entrée de jeu.

« - On n’est pas là pour juger lequel des deux est le pire ou le moins pire, mais comment comprendre comment des gens en viennent à se radicaliser.
- Facile, à cause d’internet ! »

Louis T n’a pas besoin d’expliquer à son auditoire progressiste que l’extrême-droite, c’est mal ; il est donc implicitement entendu que c’est bien l’extrême-gauche qui est visée, puisque c’est elle qui se revendique d’une visée de transformation sociale qu’il importe de dévaloriser. On n’en saura pas plus sur celle-ci, maintenant réunie avec son contraire sous différentes variantes du terme « radicalisation », que les terroristes islamistes ont préalablement connoté, achevant ainsi d’enlever toute légitimité à ses positions politiques.

La radicalisation des extrêmes vient, on l’apprend ici, d’un phénomène récent, Internet. Voilà une relecture historique intéressante pour comprendre le XXe siècle, qui a produit les phénomènes de masse que sont le fascisme et le communisme totalitaire, le XIXe siècle où est né cette folie selon laquelle la société bourgeoise pouvait être renversée, et même les révolutions américaines et françaises du siècle précédent, probablement menées par des radicaux également : si casser une vitrine est « violent », quel est le qualificatif approprié pour l’attaque armée d’un bateau de marchandise ou d’une prison? Le marquis de Sade venait juste d’être transféré de la Bastille lors de sa prise en 1789. On voudrait bien voir son historique de navigation.

« Le point de départ de toute radicalisation est le sentiment que la société ne respecte pas ses promesses, c’est-à-dire qu’elle ne respecte pas le contrat social. Ça c’est le contrat qui dit que ta vie va être facile, de pas t’inquiéter, que ça va être le fun

Il est fort douteux que Rousseau l’ait formulé dans ces termes, lui dont le Contrat social fut revendiqué comme inspiration par les révolutionnaires français. On y lisait, dès les premières lignes, que « l’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Rousseau ajoutait tout de suite : « Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien ; sitôt qu'il peut secouer le joug, et qu'il le secoue, il fait encore mieux. » Cela amène une question difficile : qu’arriverait-il si la rupture de ce contrat social n’était pas un « sentiment », mais un fait?

« Cette perception d’injustice peut résulter en des sentiments de solitude, d’humiliation, de frustration, de stigmatisation ou encore d’échec. Suffit de bien mélanger tout ça et vous obtenez la recette parfaite qui mène à la radicalisation.
Si les extrêmes sont si attirants pour certaines personnes, c’est qu’ils répondent à plusieurs besoins, dont celui d’appartenance, d’estime de soi, mais surtout celui de donner un sens à sa vie. »

Il aurait peut-être été intéressant d’évaluer « lequel est le pire ou le moins pire » entre les deux extrêmes, ce que l’animateur s’est refusé d’entrée de jeu. On aurait pu comprendre ces courants dans leurs termes propres ; mais comme les références de l’animateur ne vont guère au-delà d’une étude sur la haine en ligne et de trois commentaires glanés sur facebook, on en sera quitte pour un propos surchargé de vocabulaire sentimental relevant de la psycho-pop plutôt que de la politique.

« Aucun des groupes ou mouvements auquel tu penses ne se considère extrême, parce que le mot extrême est négatif, péjoratif. Personne s’en réclame. »

On trouve rarement dans la littérature et chez les militants d’extrême-gauche d’efforts sincères pour se départir de l’étiquette, certains n’ayant aucun problème à s’en réclamer. Le fait est qu’il existe une myriade de déclinaisons de leur pensée et de leur action et qu’une dénomination claire - anarchistes, socialistes, etc. - permet une meilleure appréhension de la visée politique que le vidéo tente de leur dénier. Ironiquement, un terme fait consensus chez eux : celui de radical, en ce qu’il désigne étymologiquement une pratique qui va à la racine des choses. Ils vont le dire sans gêne : ce sont des radicaux.

« On vit aussi une période de changements qui crée beaucoup d’insécurité. On a remarqué après la dernière récession une augmentation marquée de l’anxiété, de la dépression et des maladies mentales dans la population. »

On était dans la psychologie, on verse maintenant dans la psychiatrie. Cette intervention, s’insérant entre deux punchs, n’est reliée d’aucune manière au sujet principal, et fonctionne par contagion : pour tuer son chien, on dit qu’il a la rage ; pour tuer son radical, on parle de maladies mentales.

« Pour savoir ça, t’as pas besoin d’une étude scientifique, t’as juste à faire un tour sur Internet. »

Le médium, c’est le message. Un clip tourné pour Internet ne se réfère qu’à Internet : jokes de iPhone, commentaires de marde sur Facebook, comptage de likes en guise de mesure de popularité d’un discours. L’air du temps.

« Les extrêmes finissent souvent par se rejoindre. Par exemple, les deux se méfient de l’État, et même de la population considérée trop ignorante pour s’apercevoir que le gouvernement les trompe. »

Ici, la source est « Éric Sévigny, doctorant en philosophie, UdM, 2012 », l’auteur de la seule source précédemment mentionnée dans le clip, à cette distinction près qu’on ne se réfère pas maintenant à l’un de ses textes, mais à sa personne, comme si on lui avait parlé au téléphone. On fera grâce à monsieur Sévigny de son intelligence et on ne le jugera pas sur ces seuls propos, qui mettraient dans une position précaire un universitaire de n’importe quelle faculté.

Par contre, il apparaît maintenant que Louis T ne sait absolument pas de quoi il parle. Il ne cite aucun livre, aucun courant politique, aucune figure importante des mouvements qu’il évoque, et sa perspective historique est intégralement nulle, comme si l’extrême-gauche venait d’apparaître avec les réseaux sociaux dans lesquels il sévit. Une chose est sûre : s’il veut s’intéresser à la question de l’État dans la pensée de gauche, extrême ou pas, il a intérêt à prendre des vacances d’Internet, parce que la littérature qui lui est consacrée est imposante.

Quant au fait que la population serait « considérée trop ignorante pour s’apercevoir que le gouvernement les [sic] trompe », il est peu utile ici de recourir aux notions de gauche et de droite, extrêmes ou pas. Au contraire, on peut avancer, sans risque de se tromper, que l’un des griefs les plus récurrents de la population contre le gouvernement est précisément que celui-ci la trompe.

« Les deux vont aussi se servir de techniques communes comme la déshumanisation, [...] que ce soit en utilisant des mots comme raciste, illégaux, antifa, gogauche, fasciste, ou tout simplement extrémiste. »

Quel manque de culture! La pauvreté de la pensée se voit aussi au manque de vocabulaire, essentiel pour nommer le monde. L’extrême-gauche a pourtant une riche tradition. Voici par exemple un petit florilège trotskyste : bourgeois, capitaliste, impérialistes, brigands, larbins, valets, suppôts de l’impérialisme, agents des trusts patronaux, ennemi de la classe ouvrière, faussaires, calomniateurs, social-traître, cryptpo-stalinien purulent, saboteurs de grèves, pseudo-communiste, pseudo-socialiste, capitulard, et la pire d’entre toutes : centriste.

La semaine prochaine, les injures situationnistes.

Remarquons enfin que les antifas se désignent eux-mêmes comme « antifas », et en attendant qu’on sache comment appeler des fascistes par un terme qui serait moins « déshumanisant », on se rangera derrière l’avis de l’inventeur du point Godwin lui-même, qui disait de l’alt-right américaine : « By all means, compare these shitheads to Nazis. »


Image : Le tampographe sardon.
















« Ce que les deux clans oublient, c’est que les institutions qu’ils dénoncent, c’est ce qui les protègent des dérives du clan adverse. En gros, ce qui empêche la révolution, c’est aussi ce qui empêche la dictature. Deale avec ça. »

Ces institutions permettent aussi, si on en croit les propos du clip, les « sentiments de solitude, d’humiliation, de frustration, de stigmatisation ou encore d’échec », « une augmentation marquée de l’anxiété, de la dépression et des maladies mentales dans la population » et un contrat social d’où sont exclus « les minorités religieuses ou ethniques, les femmes les homosexuels, les transgenres, les autochtones, les pauvres. »

On ne deale pas avec ça, à moins d’être grossièrement privilégié.

Justement.

« - Là je t’écoute, c’est tellement toi. L’extrême-centre. Si on faisait juste écouter des gens comme lui, y a jamais rien qui changerait.
- Pourquoi je voudrais que ça change ? Tout va bien, j’ai gagné plein de trophées! »

L’humour, disait le philosophe, est une manière de dire ce qu’on pense en désamorçant la réaction. C’est pour ça que les jokes de nègres sont racistes et que les jokes sur les femmes sont sexistes ; comme les jokes de bourgeois satisfaits, elles ressemblent à celui qui les profère.

Ce vidéo est parfaitement représentatif de la misère intellectuelle de notre époque. Si le clip ne parle que d’Internet, c’est qu’on prend pour acquis que ceux qui l’écoutent ne sortent pas du monde virtuel et ne connaissent que celui-ci. Publié par un influenceur, c’est-à-dire quelqu’un qui jouit d’une grande audience sur les réseaux sociaux, il est formaté pour ces derniers. Radio-Canada, qui produit le clip en partenariat avec Urbania, s’est fait récemment une spécialité de la chose ; les vidéos de Corde sensible ou de rad.ca sont de la même eau. On décèle à travers eux la peur de la société d’état, en tant que média traditionnel, de voir son public s’éroder. Elle veut s’adresser aux jeunes, mais ne sachant pas comment faire, elle est allée chercher des pigistes chez les autres médias numériques pour en faire des pigistes chez elle, et produit maintenant le même type de marchandise « virale » que ses concurrents, mais avec un petit vernis « engagé ».

En fait, le seul engagement dont il est question est celui de la cybermétrie contemporaine, où la validité du « contenu » est mesuré à l’aune des interactions avec l’internaute : clics, commentaires, partages, notation avec l’une des cinq émotions cheap disponibles sur facebook (like, coeur, haha, grrr, triste). Ça donne des vidéos ou un/e animateur/trice knowitall parle à la caméra comme si son public était demeuré, la catégorie « jeune » étant manifestement brouillée à Radio-Canada. Les vidéos sont courts, parce qu’il est bien connu que les jeunes sont incapables de se concentrer plus de cinq minutes, et tout a un petit côté divertissant parce que le sérieux, c’est platte.

Pour ce qui est du contenu en tant que tel, l’indigence d’une telle capsule n’est rendue possible que par la promesse d’un humour qui ne vient pas. Le problème, c’est que la méthode argumentative, qu’on pourrait résumer par l'alternance « propos sérieux / punch line », ne fonctionne pas. D’une part, les propos sérieux versent dans une généralisation abusive qui confine à la caricature, et sont exprimés comme si le public était parfaitement abruti ; d’autre part, les jokes sont plattes. Le tout illustre à merveille les misères de ce qu’on appelle au Québec « l’humour intelligent » duquel se réclament des gens comme Fred Dubé, Guillaume Wagner ou Emmanuel Bilodeau. L’intelligence et la drôlerie, ça ne se commande pas.

Le décorum général, soit celui de l’humoriste qui traite d’un sujet d’actualité en s’adressant directement à la caméra, rappelle les modèles américains du genre et dont John Oliver constitue le type le plus abouti. C’est le phénomène que l’écrivain Emmet Martin Penney a nommé le lectureporn où un animateur, généralement liberal dans l’acception américaine du terme, livre une diatribe contre les imbéciles de droite, le tout à l’usage d’un public tout aussi liberal qui trouve que les imbéciles de droite ont tort d’être des imbéciles de droite. La recette du Daily Show se trouve toute là, et sert manifestement de modèle à Louis T.

C’est donc parce qu’il donne généralement à son public ce qu’il attend de lui que Louis T est capable de faire passer une pareille capsule presque dans du beurre, et sans se faire questionner sur sa méthode ou ses sources. Arrivé tardivement dans un débat qui fait rage depuis au moins trois mois, il réitère ce que tout le monde a dit avant lui et la forme anesthésiante du lectureporn fait en sorte qu’on est spontanément prêt à accepter ce qui sera dit - le terme anglais lecture pouvant se traduire à la fois par « conférence » et « sermon ». Ces gens sont littéralement des donneurs de leçon, ce qu’accrédite d’autre part la mise en scène où il se donne un air de professeur pérorant du haut de sa chaire.

On a beaucoup parlé ces dernières années de la « bulle » que créent les réseaux sociaux, où le double filtre des contacts personnels et des algorithmes fait en sorte que le contenu qui est présenté à l’internaute renforce sa vision du monde ; les gens de gauche fréquentent des gens de gauche qui partagent du contenu de gauche, et la même chose vaut pour l’autre côté du spectre politique. La pensée centriste voit là un problème potentiel pour le dialogue démocratique, sans se rendre compte qu’elle a une poutre dans l’oeil : le discours public est un puissant vecteur de consensus, Internet ou pas, et la meilleure manière de se donner raison est encore de dire la même chose que tout le monde.

À force de répéter toujours la même chose, et de surcroît la même chose que tout le monde, le bourgeois devient littéralement stupide, frappé de stupeur. Il s’enferme dans cette position dangereuse au risque de sa radicalisation. C’est ainsi que l’écrivain Léon Bloy voyait le lieu commun comme mode véritable de la pensée bourgeoise, parce que, disait-il, « le vrai Bourgeois, c’est-à-dire l’homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, l’authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules. »

Le poncif « l’extrême-gauche vaut bien l’extrême-droite » est définitivement devenue l'une d'entre elles au milieu de l’année 2017.