Une visite chez le dentiste.

Le dentiste était dans ce qui s’appelle le « quartier sud », à Lévis, un complexe qui abrite une résidence de personnes âgées, et qui j’imagine est l’équivalent dans la région du Dix Trente à Montréal. « C’est juste à côté du Costco » m’a dit la secrétaire, comme si c’était de nature à m’orienter ou à me rassurer. Je dis à ma blonde que tant qu’à faire je pourrais ben y aller, au Costco. Faut croire qu’au mitan de ma vie, il me reste encore des « premières fois » à expérimenter.

Le « quartier sud » est bâti ex-nihilo situé à proximité « du carrefour Saint-Romuald et ses espaces commerciaux, restaurants et cafés ». Cauchemar corporatif, où rien d’humain ne poussera. Je gare ma voiture dans un terrain vague plein de voitures et je cherche le dentiste. Pendant que je marche, je remarque qu’on circule dans la rue dans les deux sens, et qu’on peut stationner des deux côtés, que les trottoirs sont spacieux et bordés d’une lisière d’arbres. Je n’arrive pas à croire qu’on bâtisse ainsi sans transport en commun. Une maquette parfaite pour un tramway. Puis je regarde les ponts et je me souviens de la triste actualité récente de la ville de Québec.

Je vais me faire nettoyer les dents dans une bâtisse commerciale propre comme une dystopie et je ressors dans le trafic. C’est l’heure de pointe et je cherche le Costco, poussé par la mer automobile : lumières, klaxons, indications routières, gars à calotte qui conduit une honda civic à aileron. Faut que je me sorte de là au plus crisse. Je prends des intersections au hasard en espérant tomber sur le monstre de la vente en gros et quand je suis résolument perdu, je prends la première sortie vers Québec. Une fois engagé, je le vois, devant moi, immense et inquiétant, le Costco, mais c’est trop tard, et de toute façon faut que je rentre faire le souper.

Et me voilà pris dans le trafic dont parle « Marc-André à la circulation » tous les jours, matin et soir. Ça m’arrive de temps à autre, quand j’ai mal planifié une sortie. Bouchon de la 73, bouchon de la 40. Arrêté sur une autoroute. À chaque fois, cette angoisse me traverse : bon sang, mais est-ce ainsi que les gens vivent? C’est ça, le vrai monde dont ils parlent à la radio? Je me dis qu’ils pourraient profiter d’un système efficace de transport en…. ah pis fuck. D’ailleurs, ce sont ceux-là qui sont le plus férocement contre. Il y a un mot pour ça dans la philosophie ; mais ils sont aussi contre la philosophie.

Le dentiste m’a trouvé des réparations à faire. Il m’a redonné rendez-vous à Lévis - deux fois. J’ai dit que je préférais Québec, mais l’hygiéniste m’a dit que comme c’est lui qui avait fait le diagnostic, il avait comme un droit de propriété sur les défauts de mes dents. Je me suis dit que s’il voulait les mille dollars qu’il veut me facturer, il pouvait bien prendre son char et venir à Québec. Je vais rappeler la secrétaire et lui dire que ce ne sera pas possible. Je ne retournerai plus jamais à « Lévis ». Je vais lui dire que c’est laid, que ça me blesse, que lorsque j’y suis j’ai mal à l’âme - je vais lui dire quelque chose qu’elle ne sera absolument pas capable de computer, qu’elle ne comprendra pas, auquel elle sera incapable de répondre, sinon en balbutiant, et quand elle va raccrocher, elle poussera un soupir de soulagement en se disant qu’il y a donc du monde bizarre.

Moi, je souffre du monde normal.