quand j’étais jeune
dans les années 80,
je me faisais coiffer chez roch
au coin de la rue

il avait sur ses murs
des posters de tennismen souriants
et des filles pleines de spray-net

il me coupait les cheveux assez mal
c’est à dire courts avec le tour d’oreille
et c’était ça jusqu’à la prochaine fois

ça fait trente ans que je suis normcore

je n’ai pas de traumatisme d’enfance
mais j’ai une relation problématique avec
mes cheveux et les coiffeurs en général

d’ailleurs ado, je me suis laissé pousser les cheveux
j’étais rebelle et pouilleux grunge rules
fuck that shit pas une cenne pour les coiffeurs

plus tard, j’ai remarqué une coïncidence
c’est quand j’ai fait couper mes cheveux
qu’a commencé ma vie sexuelle et professionnelle

je n’ai jamais été très doué pour les choix de vie

peu importe pendant ce temps j’avais remarqué
une sophistication croissante des salons de coiffure
avec des néons mauves et des prix impressionnants

et il y en avait plein le boulevard saint-laurent à montréal

manifestement les gens trouvaient important
de se faire couper les cheveux
ils devaient avoir de bons emplois
et fourrer souvent

adulte j’ai boudé roch je ne sais pourquoi
il était toujours là avec ses tennismen souriants
et ses filles pleines de spray-net

il était comme pris dans une capsule temporelle
dans laquelle je ne voulais pas retourner

le revival des années 80
avec ses jeans pré-déchirés et son synth-pop
c’est de la marde, je le sais, j’étais là
la première fois

alors j’ai opté pour escompte-coiffe et
des générations de finissantes de l’école de coiffure
m’ont coupé les cheveux plus courts
avec le tour d’oreille

normcore to the bone

j’ai quand même fini par comprendre
que le nom était choisi par antiphrase
il n’y avait là ni escompte ni coiffure

et quand ils ont déménagé dans un autre quartier
je me suis retrouvé, comme on dit
devant un choix de vie

c’est là que ma blonde a dit
tu devrais aller chez le barbier hipster

et my oh my
me suis-je ennuyé de roch

il y avait là tout un bazar d’articles vintages
qui rappellent le vieux sud, de la musique rockabilly
et de la pommade de hollande

toutes les coiffeuses ont toujours voulu me mettre
de la pâte, j’ai toujours protesté qu’elles venaient
juste de me laver les cheveux que j’avais déjà lavés le matin

what the fuck is wrong with you people

le barbier hipster me fait attendre en me montrant
une série de coupes de cheveux classiques dont je peux me prévaloir

je peux ressembler à elvis ou johnny cash
ou à un repris de justice du milieu du siècle

n’arrivant manifestement à me résoudre
il me tend un catalogue où ils sont tous là

les hipster douchster lumbersexual
enfin je ne sais comment les nommer

ma blonde les appelle les agrès

ils ont des barbes des tattoos des peircings
du beau linge une attitude de marde et
ils fument des cigares dans des lounges

j’ai peur de devenir comme eux
alors je demande au barbier hipster

de me faire ça plus court
avec le tour d’oreille

guettant attentivement le moment
où il me mettra de la pâte sans me prévenir

il s’exécute à contrecoeur
et me coupe les cheveux me taponne
m’applique des serviettes et du talc
pendant genre vraiment longtemps

ces gens-là quand ils se font coiffer
c’est comme quand ils vont au restaurant
pas contents de manger
il faut que ce soit une expérience

je m’impatiente

je n’ai jamais été assis aussi longtemps
dans la chaise d’un coiffeur
et je n’aime pas me faire taponner

au bout de 45 minutes il se tourne vers moi
me regarde droit dans les yeux

et je suis pris de frayeur

ça y est, il va me sucer

mais non c’est reparti pour un autre 15 minutes
et je sors de là avec une coupe de hipster
pas de pommade

en me disant comme toujours
que ça va repousser

et c’est là que j’ai su d’où ils venaient
les hispter douchster lumbersexual
avec des barbes des peircing des tattoos


moi aussi je vis dans une capsule temporelle

je me promène encore dans mon quartier
comme dans les années 80

quand du haut de mes douze ans
je traînais avec ma gang
dans les ruelles au parc au dépanneur

pour fumer mes premières cigarettes
les belvédères de mes parents qui goûtaient le crisse

notre appartement est devenu un condo et les bars de motards
des restaurants branchouilles où travaillent
ces gens que je ne sais pas comment nommer

je les regarde de la terrasse du seul bar resté debout
toutes ces années et je bois ma bière
en ne comprenant pas ce qui se passe

j’ai complètement manqué leur arrivée
je crois qu’ils sont apparus lors d’un moment de distraction
alors que je dormais ou que je clignais des yeux

un soir un gars en bicycle est passé par la terrasse du bar
me quêter cinquante cennes

et j’avais très précisément cinquante cennes
que je lui ai données en me demandant quand même

qu’est-ce que tu peux bien crisser avec cinquante cennes

et combien de cinquante cennes ça prend
pour crisser quoi que ce soit

et je vois le même type aller à la terrasse voisine du restaurant branchouille
quêter cinquante cennes à des bourgeois boomers qui
ont lu sur internet que mon quartier était devenu super cool
et qui sont venus vivre une expérience

et j’ai envie de faire un esclandre de lui crier

VA PAS LÀ MAN, ILS TE DONNERONT RIEN C’EST DES CRISSES DE BOURGEOIS DE BANLIEUE QUI VONT MANGER DANS DES CRISSES DE RESTAURANTS À LA MODE PARCE LA SEULE CHOSE QU’ILS SAVENT FAIRE C’EST LA MÊME CHOSE QUE TOUT LE MONDE ILS ONT TOUT SALOPÉ LE QUARTIER SOUS PRÉTEXTE DE LE REVITALISER OSTIE DE GENTRIFICATION À MARDE MAIS ON LE SAIT QU’ILS SONT POURRIS EN DEDANS EN REVENANT CHEZ EUX ILS VONT SE PLAINDRE QU’IL N’Y A PAS DE PARKING AU CENTRE-VILLE PIS QU’UN CROTTÉ À BICYCLETTE LEUR A QUÊTÉ CINQUANTE CENNES

mais je ferme ma gueule parce que je sais vivre
et que je vis dans la hantise de devenir une mauvaise personne

le genre qui ne clignote pas en changeant de voie sur l’autoroute
et qui laisse des commentaires en caps lock sur internet

et c’est là que je vois l’agrès qui fait office de serveur
intervenir péremptoirement et sommer au gars de passer son chemin

en s’excusant poliment à ses clients des aléas de la mixité sociale

et c’est ainsi qu’en 2017

j’ai vu un gars avec une barbe des piercings des tattoos

dire à un pauvre sacrer son camp

et de laisser ses bourgeois manger tranquille